19.09.2009
Dommage, elle pouvait encore beaucoup gagner...
Aujourd’hui il paraît difficile de parler d’autre chose que de l’arrêt de la carrière de Laure Manaudou. Le sport français d’élite est ainsi fait que quand un immense champion(ne) décide d’abandonner la compétition, c’est nécessairement un évènement national. Ce l’est d’autant plus qu’il s’agit d’une nageuse, donc opérant dans le deuxième des sports olympiques après l’athlétisme. Et de fait, alors que ce sport ne nous avait rapporté qu’un nombre famélique de médailles jusqu’en 2000 (21 dont 5 en 1900), à partir de 2004 l’équipe de France s’est mise à les collectionner (12) à un niveau qui la situe parmi l’élite mondiale, immédiatement derrière les meilleurs nations (Etats-Unis, Australie, Chine).
Si je fais ce rappel, c’est pour montrer à quel point a été importante pour notre natation l’arrivée au plus haut niveau de Laure Manaudou. Il suffit d’ailleurs de regarder son palmarès pour constater qu’elle est bien la meilleure nageuse de l’histoire de la natation française, avec un titre olympique (2004), 3 titres de championne du monde (en 2005 et 2007), 17 titres européens en grand (9) et petit bassin (8), sans compter qu’elle a détenu les records du monde du 400m et du 200m. Bref, un énorme palmarès qui ne dépare pas avec celui des meilleurs nageurs ou nageuses. Et pourtant, aux dires des techniciens (champions, anciens champions ou entraîneurs) elle avait le potentiel pour faire beaucoup mieux que cela encore…si elle avait persévéré. Pour ma part j’ajouterais, si elle avait été australienne ou américaine.
Force est de constater en effet qu’il est beaucoup plus difficile d’être un champion en France, pays à l’élite sportive très restreinte, que dans nombre de pays, même s’il faut reconnaître que sur le plan financier nos rares stars de niveau international s’y retrouvent largement. Tout cela pour dire que Laure Manaudou a subi une pression sans doute très difficile à supporter, en raison de la notoriété que lui ont apporté ses nombreuses médailles. Et cette pression doit être usante, surtout si elle s’ajoute à la quantité de travail nécessaire pour devenir une grande championne. Cependant si j’en crois son entraîneur jusqu’en 2007, Philippe Lucas, elle semblait loin d’avoir atteint son maximum. Pour Roxana Maracineanu, championne du monde du 200m dos en 1988, Laure Manaudou était « la meilleure nageuse de tous les temps, et pas uniquement française. Mais elle n’est pas allée au bout de son talent. C’était Michael Phelps au féminin ».
Je veux bien croire ce que dit Roxana Maracineanu, car je n’ai absolument pas les compétences pour porter un jugement de cette nature, mais pour assez bien connaître l’histoire de ce sport, je dirais qu’elle aurait dû être la Dawn Fraser du 400m, ou une autre Debbie Meyer ou encore une nouvelle Shane Gould. Et elle aurait pu être tout cela à la fois aux Jeux de Pékin et peut-être même aux Jeux de Londres en 2012, car après tout elle n’a pas encore 23 ans. De plus, par rapport à ces championnes, la natation est à présent entrée en plein dans l’ère du professionnalisme, et ce n’est pas Laure Manaudou qui me contredira avec tout l’argent qu’elle a gagné et qu’elle gagne encore grâce à la natation. Ce n’était pas le cas autrefois, ce qui explique les carrières ultra-courtes, à quelques exceptions près, des champions ou championnes d’avant le professionnalisme intégral.
Parmi ces exceptions il y a justement celle qu’on a longtemps considérée comme la reine du sprint, toutes époques confondues, Dawn Fraser. Elle a été trois fois championne olympique consécutivement sur 100m, en 1956, 1960 et 1964. Extraordinaire exploit qui doit peut-être valoir les 7 ou 8 médailles de Spitz et Phelps aux J.O. A ce propos je rappelle qu’à l’époque il y avait beaucoup moins d’épreuves qu’aujourd’hui, puisqu’en nage libre chez les dames il n’y avait que le 100m et le 400m, alors que chez les hommes on avait ajouté le 1500m. Pour revenir à Dawn Fraser, je dirais aussi que les nageurs australiens ont toujours été de très gros travailleurs, puisqu’on disait à son propos et à celui des autres membres de l’équipe d’Australie en 1956, qu’ils s’entraînaient 6 heures par jour contre une heure aux Américains. C’était une affirmation de Dick Hanley, sélectionné américain du 100m.
En revanche la carrière de Debbie Meyer fut beaucoup plus courte que celle de Dawn Fraser, mais elle fut la meilleure nageuse de son époque, puisqu’elle est devenue en 1968 la première triple championne olympique individuelle de l’histoire. On avait en effet rajouté le 200m et le 800m parmi les épreuves. Et elle a réalisé le triplé 200m, 400m, 800m, ce que Laure Manaudou aurait très bien pu réaliser à Pékin si elle n’avait pas décidé de partir en Italie en 2007. Il est simplement dommage que Debbie Meyer ait arrêté sa carrière à 18 ans, ce qui était toujours un peu mieux que Shane Gould. Celle-ci en effet après avoir été une superstar à 15 ans en remportant 3 médailles d’or (200m, 400m, 200 m 4 nages) aux Jeux de 1972, avec en plus 3 records du monde individuels, s’est retirée des bassins à 16 ans. Cela avait été suffisant pour qu’elle réussisse l’exploit unique de détenir tous les records du monde de nage libre (du 100m au 1500m), plus le 200m 4 nages.
Laure Manaudou aurait-elle pu faire aussi bien que Dawn Fraser, Debbie Meyer ou Shane Gould ? Sans doute, puisque son ancien entraîneur a dit, avec ses mots, que « ça aurait été une boucherie » si elle avait concouru à Pékin au niveau où elle nageait en 2007 au moment de leur séparation. Il estime aussi « qu’elle est allée simplement à 50% de ses limites ». Enfin comment ne pas évoquer Federica Pellegrini, l’Italienne, qu’elle a toujours battue au mieux de sa forme, et qui vient de remporter cet été les titres de championne du monde du 200m et du 400m, après avoir remporté le titre olympique du 200m à Pékin. Cela dit Federica Pellegrini ne semble pas saturée de natation car elle veut continuer jusqu’à Londres. Cela laisse quelques regrets pour les supporteurs de Laure Manaudou, mais c’est son choix. Toutefois on ne nous empêchera pas de penser, comme le dit Roxana Maracineanu, qu’il y a quand même « un petit goût d’inachevé » dans cette décision.
Michel Escatafal
18:50 Publié dans natation | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : sport, histoire du sport

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