01.07.2009

De l'art de la diplomatie dans le monde du vélo...

Le Tour de France a ceci de particulier qu’il est à lui seule toute une histoire. Cette épreuve a tout connu depuis 1903, avec des grands vainqueurs, des vaincus magnifiques et des gagnants qu’on n’attendait pas. Qui aurait imaginé voir un Walkowiak ou un Aimar sur la plus haute marche du podium ? Personne. Qui aurait pu penser qu’un Raymond Poulidor ne gagnerait jamais le Tour ? Personne. Cela dit il  arrive aussi, et c’est le cas le plus fréquent, que le favori, le grand favori s’impose. Ce fut le cas depuis 1947 avec Bartali, Coppi, Koblet, Bobet, Anquetil, Merckx, Hinault, Lemond, Indurain ou Armstrong. Et tous, sauf Koblet, gagnèrent le Tour plusieurs fois au point parfois d’enlever tout suspens…parce qu’on savait d’avance qu’ils allaient gagner. C’est ce qui s’est passé en 1949, il y a 60 ans.

 

Ce Tour de France, qui  se courait à l’époque par équipes nationales, avait vu arriver une formidable équipe italienne avec 3 fuoriclasse, comme disent nos amis transalpins, dans leurs rangs, Coppi, Bartali et Magni. Cela fait un peu penser à l’équipe Astana de cette année avec Contador, seul vainqueur en activité des 3 grands tours, Armstrong 7 fois vainqueur du Tour et Leipheimer qui collectionne les podiums dans les grandes épreuves par étapes. Cela étant il fallait faire cohabiter tout ce beau monde en 1949, ce à quoi s’employa le directeur technique de la Squadra Azzura, l’ancien grand champion Alfredo Binda. Et il a réussi le tour de force d’obliger ses super cracks, par ailleurs ennemis jurés, à faire cause commune dans ce Tour. C’était déjà le premier exploit réalisé avant même que ne commence l’épreuve, au nom de l’intérêt supérieur de la nation italienne.

 

Il est vrai que les tifosi, qui avaient encore en mémoire le souvenir ô combien douloureux pour eux du championnat du monde 1948 à Valkenburg, où les deux campionissimi s’étaient stupidement neutralisés avant de décider ensemble d’abandonner, ne leur auraient pas pardonné de perdre ce Tour de France qui leur était promis. Et de fait on a assisté à un Tour de France où la logique n’a jamais été aussi bien respectée. Tout d’abord il faut rappeler que le vainqueur l’année précédente avait été Bartali, qui avait écrasé ses rivaux (Schotte, Lapébie et le tout jeune Louison Bobet). Ensuite Coppi venait de gagner le Giro en campionissimo qu’il était, et tout le monde le voyait réussir pour la première fois le doublé Giro-Tour. Rien qu’à cette évocation on comprend tout de suite qu’Alfredo Binda était un sacré diplomate, pour faire en sorte que Bartali et Coppi unissent leurs forces face à tous les autres. Il est vrai que les deux cracks étaient sous la surveillance de leur fédération qui menaçait de les disqualifier s’ils faisaient les imbéciles comme à Valkenburg, ce qui leur avait d’ailleurs valu 6 mois de suspension.

 

Tout était donc réuni pour que le Tour se joue « à la pédale » entre les deux campionissimi, c’est-à-dire dans les contre-la-montre et en montagne. Autant dire que sauf improbable scénario on connaissait d’avance le nom du vainqueur, car si Gino Bartali pouvait rivaliser avec Fausto Coppi dans la montagne, ce dernier était meilleur rouleur. Cela dit le vélo est un sport où les impondérables sont nombreux, notamment avec les crevaisons et les chutes. Et c’est ce qui arriva avec Fausto Coppi, au cours de la 5è étape amenant les coureurs de Rouen à Saint-Malo. En effet au cours de cette étape, Coppi avait réussi à s’échapper avec notamment Kubler, qui gagnera le Tour l’année suivante, et le maillot jaune porté par un jeune coureur de l’équipe régionale Paris-Ile de France, Jacques Marinelli, qui finira 3è à Paris. Problème, à un certain moment Marinelli fait un écart en voulant prendre une carafe d’eau que lui tendait un spectateur, chute et entraîne dans sa chute Coppi lui-même.

 

Celui-ci se relève sans gravité, mais il va se produire un de ces épisodes qui ont nourri la légende du Tour de France et du vélo. Pourquoi ? Tout simplement parce que Coppi dont le vélo avait souffert dans sa chute a refusé de prendre le vélo de secours sur la voiture de liaison qui le suivait. Lui voulait absolument repartir avec son vélo de secours personnel qui était sur la voiture de Binda arrêtée au ravitaillement de Caen. Du coup Coppi a dû attendre de longues minutes l’arrivée de son directeur sportif pour pouvoir être dépanné. Résultat Coppi, furieux auprès de Binda à qui il a reproché de ne pas rouler derrière lui ce qui était une preuve qu’il ne lui faisait pas confiance, a perdu 6 minutes de plus dans l’affaire et voulait abandonner. De nouveau il fallut que Binda fasse assaut de diplomatie pour que le campionissimo accepte de repartir le lendemain.

 

Heureusement pour lui et pour le Tour, Coppi va entreprendre une fantastique remontée, dès le surlendemain en écrasant l’étape contre-la-montre Les Sables-La Rochelle, puis en dominant l’épreuve dans les Pyrénées et les Alpes au point qu’il avait rattrapé à Briançon tout son retard depuis l’étape de Saint-Malo (plus d’une demi-heure), et qu’il se trouva juste derrière Bartali au classement général avec 1mn22 de retard. Le lendemain il remporta l’étape d’Aoste, prit le maillot jaune qu’il conforta dans l’étape contre-la-montre Colmar-Nancy, et remporta le tour avec près de 2 mn d’avance sur Bartali. Toute l’Italie était en liesse. Coppi avait réussi son doublé Giro-Tour historique (le premier), Bartali avait prouvé qu’il était encore le meilleur derrière le meilleur à 34 ans. Tout s’était bien passé même si Bartali, avec sa langue trop bien pendue, avait quand même trouvé le moyen à plusieurs reprises de dénigrer Coppi auprès de ses adversaires, chose que Coppi ne faisait jamais. Preuve absolue qu’il était le plus fort.

 

Michel Escatafal

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