15.06.2009

Des propos qui sonnent comme un réveil

Bernard Hinault a souvent des jugements marqués du sceau du bon sens. Et quand je lis dans l’Equipe son diagnostic sur les maux du cyclisme français j’en tiens compte. Après tout il s’agit de l’avis d’un des plus grands champions de l’histoire du vélo, et du plus beau palmarès du cyclisme français. Bernard Hinault c’est d’abord 5 Tours de France, 3 Tours d’Italie, 2 Tours d’Espagne, mais aussi un championnat du monde, et plusieurs grandes victoires dans les plus prestigieuses classiques du calendrier telles que Liège-Bastogne-Liège (2 fois), Paris-Roubaix, l’Amstel, Gand-Wewelgem, La Flèche Walonne (2 fois), Le Tour de Lombardie (2 fois), sans oublier le Grand Prix des Nations (véritable championnat du monde contre la montre à son époque) à 5 reprises. Je crois que tous ces succès lui permettent de donner un avis pertinent sur les maux qui accablent le cyclisme français depuis de nombreuses années.

Quand je dis depuis de nombreuses années, cela signifie depuis la retraite du dernier grand champion français, Laurent Jalabert, en 2002, celui-ci ayant été longtemps l’arbre qui a caché la forêt grâce à ses succès dans le Tour d’Espagne, dans le championnat du monde contre la montre, mais aussi à Paris-Nice (3 fois), Milan- San Remo, la Flèche Wallone (2 fois), la Clasica San Sebastian et le Tour de Lombardie. Depuis, en dehors de quelques succès çà et là, les coureurs français n’arrivent pas à émerger parmi les tous meilleurs du peloton professionnel. Et qu’on ne vienne pas trouver comme excuse le  dopage comme on peut le lire  partout dans les discussions sur les forums. Sur ce plan nous n’avons pas à donner de leçon aux autres, même si la législation française est parmi les plus sévères.

C’est pour cela qu’il y a de quoi se poser des questions quand « le Blaireau » a affirmé fin mai : «On a des champions qui deviennent fonctionnaires quand ils passent pros.  Il faut leur mettre le couteau sous la gorge pour avoir des résultats. Les Français gagnent trop d'argent et ne font pas assez d'efforts». Puis il ajoute : «les Français ne vont pas à l'entraînement. Personne ne leur tape dans la gu... pour qu'ils avancent ! Il faudrait leur bloquer une partie de leur salaire et la leur remettre en cas de victoire pour qu'ils le fassent». Bien entendu il faut en prendre et en laisser dans tout ce que dit Bernard Hinault, notamment sa remarque en ce qui concerne l’entraînement  car sur ce plan il n’était pas forcément un modèle…si l’on en croit son directeur sportif jusqu’en 1983, Cyrille Guimard. Certains disent même que sa blessure au genou, survenue après son Tour d’Espagne victorieux en 1983, était due en partie à son manque de préparation au départ. Il est vrai que pour l’emporter cette année-là Hinault avait souffert le martyr, avec notamment une dernière étape vers Madrid qui a été pour lui un véritable chemin de croix.

Pour ma part je ne peux pas juger du bien-fondé de ces allégations car je ne connais Bernard  Hinault  qu’à travers ses multiples exploits, et j’ajoute qu’il ne les aurait pas accomplis  s’il ne s’était pas entraîné durement. Disons qu’il ne fallait pas trop le bousculer en début de saison, ce qui explique sans doute qu’il n’ait jamais gagné Paris-Nice ou  Milan-Remo, deux des rares belles courses qui manquent à son palmarès. Cela dit Hinault avait plus que tout autre le sens de la gagne et pour parler comme lui, on n’avait pas besoin de lui mettre le couteau sur la gorge pour avoir des résultats. C’était un monstre de volonté malgré son immense classe. D’ailleurs on ne peut pas devenir un « campionissimo »  si on n’a pas cette féroce envie de réussir, comme en témoigne son extraordinaire chevauchée dans Liège-Bastogne-Liège en 1980 où dans le froid et la neige il gagne avec 9mn et 24 s sur Kuiper. Un exploit à la Coppi ! 

Cela dit, après ce petit rappel historique, est-ce qu’Hinault a eu raison de pousser ce « coup de gueule » ? Je ne sais pas, d’autant que  je suis persuadé que les coureurs français font beaucoup d’efforts pour se situer au niveau des meilleurs, mais peut-être tout simplement qu’ils manquent de la classe indispensable pour être au top dans les grandes courses. A ce propos  je voudrais rappeler que, finalement, notre pays qui a compté quelques uns des plus grands champions n’a pas, contrairement à d’autres, « produit » énormément de grands coureurs. Depuis 1947 en effet nous avons eu Louison Bobet, Roger Rivière, Jacques Anquetil et Bernard Hinault que nous pouvons classer parmi les campionissimi. Ensuite à un niveau inférieur il faut ajouter Jean Stablinski, Raymond Poulidor, Bernard Thévenet, Laurent Fignon et Laurent Jalabert. C’est peu comparé à la Belgique, l’Italie ou de nos jours l’Espagne.

Raison de plus pour ne pas être étonnés  par les performances très moyennes de nos meilleurs coureurs depuis de nombreuses années. Voeckler, Sylvain Chavanel, Pineau ou Fedrigo sont de bons coureurs, sans plus, au niveau international…comme nous en avons eu beaucoup depuis des décennies, y compris certains qui ont gagné le Tour de France (Robic, Walkowiak, Aimar, Pingeon) ou qui y sont montés sur le podium comme Virenque ou J.F. Bernard, qui ont gagné une Vuelta comme Dotto et Caritoux,  où qui ont été champion du monde sur route comme Darrigade, Luc Leblanc ou Brochard. Voilà pourquoi aussi le jugement de Bernard Hinault doit être tempéré. Il doit l’être aussi quand il parle des directeurs sportifs qui pour lui sont des « nazes », en ajoutant que « certains feraient mieux de retourner à l’école ». A ce propos je pense que dans ces « certains » il n’inclut pas ses anciens coéquipiers de grande valeur que furent Marc Madiot et Jean-René Bernadeau.

Tout cela pour dire que ces propos à l’emporte-pièce, bien dans le style de Bernard Hinault  et sans doute exagérés, auront surtout pour mérite de réveiller le microcosme du cyclisme français. On ne peut plus se contenter dans un pays à forte tradition cycliste comme le notre d’une victoire par-ci, par-là, comme nous en connaissons ces dernières années, fussent-elles prestigieuses comme un Tour des Flandres ou un Paris-Tours (Durand), un ou plusieurs Paris –Roubaix ( Madiot, Duclos-Lassalle et Guesdon) ou Paris-Tours encore avec Richard Virenque. Ce n’est pas suffisant.

Malgré tout ce n’est pas si facile de « sortir » un grand champion, sinon il y a longtemps que nous aurions trouvé un successeur à Laurent Jalabert. Et là où sans doute il y a une part de vérité dans les propos de Bernard Hinault, c’est quand il réaffirme que le vélo exige de très lourds sacrifices…sans être sûr de devenir un nouvel Hinault. Et oui le vélo est un sport très difficile et pour accepter tous ces sacrifices il faut effectivement  « avoir  faim ». Encore que… l’histoire est là pour nous rappeler que l'Italien Roberto  Visentini a été un excellent coureur (vainqueur du Giro en 1986) alors qu’il était né dans une  famille richissime. Il est vrai que la volonté, on l’a ou on ne l’a pas quelle que soient ses origines sociales.

Michel Escatafal

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